L'hôtel lui avait finalement semblé l'endroit idéal pour mener la vie végétative à laquelle il avait toujours aspiré. Le soutien de son prestigieux éditeur avait suffit à lui assurer une chambre permanente dans un hôtel suffisamment ré

uté pour être doté d'un room service qui pousse la table à roulettes jusqu'au bureau au lieu de s'arrêter juste derrière la porte, et suffisamment peu chic pour qu'il puisse laisser de temps en temps un pourboire au groom en s'é

argnant d'avoir à serrer la main de ce dernier pour lui glisser un ou deux billets dans le creux de la paume, geste pour lequel il s'autorisait le plus grand mé

ris.
Il reposa sa tasse d'Earl Grey dans sa soucoupe et trempa sa plume dans son encrier. Tous ces auteurs modernes, qui ne juraient que par les ordinateurs, le ré

ugnaient profondément. Il attribuait les piètres qualités de leurs textes à leurs méthodes de travail. Le contact du clavier faisait écrire presque par réflexe, on n'avait plus envie, plus besoin de s'arrêter, et on tapait jusqu'à plus soif, au point d'achever un futur best-seller en trois ou quatre jours à peine.
L'encre roulait le long de la plume suspendue, au dessus la feuille. Quand une goutte d'encre noire et brillante s'écrasait sur cette dernière, c'était comme un signal. L'heure de s'arrêter. De boire un scotch pour faire revenir l'inspiration.
Le curseur dun traitement de texte clignotait inlassablement, toujours plat et égal à lui-même. Une incitation à écrire. Une incitation au crime littéraire.
Une goutte d'encre vint s'étaler sur sa feuille, troublant l'immaculée blancheur de celle-ci, et altérant le rythme de ses pensées. Il n'y avait rien à écrire ce soir. Inutile d'attendre une autre goutte, puis une autre.
Il décrocha le combiné du room service et commanda un scotch d'une voix froide et sans émotion. La contrariété, même, n'y perçait pas. L'angoisse de la feuille blanche était vaincue par une tâche d'encre salvatrice. L'auteur avait fait sa part du travail, il n'y était pour rien si l'imagination ne suivait pas son rythme.
Il repensait à cette odieuse- commande quil se devait malheureusement- de remplir. La voix de son éditeur lui revint aux oreilles avec une netteté troublante ; les poils de sa moustache fournie venaient presque lui chatouiller le lobe. 250 pages au moins, de quoi satisfaire la ménagère de moins de 50 ans, une lecture de plage, de vacances. Juste un peu dérotisme, surtout rien de sale. Un truc' qui fasse rêver. Un truc qui fasse vendre. Son pire cauchemar. Un lieu commun de la littérature de supermarché, le roman d'amour de plage.
Il aurait mieux aimé écrire quelque chose de sale. Sortir des carcans habituels de baisers sur fond de couchers de soleil. Choquer, rien quun peu. Il aurait sans doute eu limpression dexister un peu plus. Peut-être même davoir de l'influence sur un monde dont il se complaisait dordinaire à observer la déchéance d'un regard froid et mé

risant.
Le traditionnel "je suis au dessus de tout ça" de l'Artiste prenait tout son sens face à ce visage hautain et mé

risant, ces yeux gorgés d'autosuffisance, ces mains lisses et blanches qui semblaient taillées pour la chaste étreinte de la plume. Le genre-même d'homme qui n'a d'orgasme qu'en apposant le point final d'un texte dont il est pleinement satisfait. Un homme frigide, puisquéternellement insatisfait. Un homme qui se suffit à lui-même. Qui se complait dans l'observation, et la critique acerbe.
Il aurait aimé pouvoir écrire un pamphlet haineux contre ce monde qu'il mé

risait tant. Déverser sa bile sur la pauvre fameuse ménagère de moins de 50 ans qui fondrait en larmes sur sa plage de carte postale, totalement désarmée. Mais à des kilomètres de ses rêveries révolutionnaires, voilà quil se retrouvait à devoir étancher la soif de romantisme et de sexualité particulièrement bridée des jeunes filles en fleur. S'il n'était pas convaincu d'être destiné à de plus grandes choses, il en serait sans doute venu à se détester lui-même.
Mais l'autosatisfaction reprenait toujours le dessus. Voilà qu'une jolie jeune fille, vêtue d'une robe honteusement courte, la cheville svelte sous la bride de son escarpin, poussait vers lui un sourire radieux et une table à roulettes surmontée d'une bouteille d'excellent scotch, d'un large verre ouvragé, d'un seau à glaçons et d'une rose blanche. Il avait cinquante huit ans et son visage semblé taillé dans du bois mort. Elle en avait trente de moins et tout son corps ondulait lascivement tandis quelle sapprochait de lui. Sans un regard pour la fleur, il jeta un glaçon dans le verre, quil posa sur le bureau, et fit de même avec la bouteille, la remercia un peu trop froidement pour paraître sincère et laissa négligemment tomber une petite pièce cuivrée sur le plateau roulant. La jeune fille ne put ré

rimer un « merci beaucoup, monsieur » sarcastique et sen alla dun pas vif et contrarié. Sa lacsivité semblait avoir littéralement fondu ; elle continuait à se ré

andre harmonieusement le long de ses jambes dénudées, bien que cela fut clairement contraire à sa volonté. Elle referma la porte sans un regard.
Il était mesquin. Lhôtesse sétait vraisemblablement attifée de la sorte pour lui plaire, rendre son service agréable. Et elle avait par là-même copieusement redoré son égo. Il lavait récompensé par cinq malheureux cents. Et il se complaisait dans cette bassesse cruelle. Un sourire décharné anima un instant son visage et il but une longue gorgée de scotch. Il était inaccessible, intouchable, incorruptible. Supérieur, sans aucun doute.
Et miséricordieux. Donner plus à cette pauvre fille eut été la réduire à la prostitution. Il sétait contenté dun remerciement de service.
Et puis après tout, elle ny était pour rien si la nature sétait montrée complaisante avec sa forme, inutile de la féliciter et encore moins de la payer- pour cela.
Il acheva son verre de scotch en quelques petites gorgées sèches et le reposa sur la table sans plus de cérémonies. Après menue réflexion, il se sentait légèrement mélancolique. Il couvrit en trois pas les deux mètres qui le sé

arait de sa fenêtre sans poignée et appuya son visage contre le carreau glacé. Le soleil couchant baignait les toits de la ville dun douce lumière rose orangée.
Il ne pensait plus vraiment à ses théories sur lécriture, ni même à sa commande, ni aux ménagères ou même à sa plèbe. Il se surprit à regretter le dé

art de la jeune fille au plateau.
Ils auraient pu refaire le monde à deux, sous le coucher de soleil. Peut-être le détestait-elle autant que lui
La saveur de la solitude aurait sans doute été moins amère à deux.
Le soleil disparut complètement derrière les immeubles à nouveau gris.